Les étranges obus du fort de Neufchâteau (suite)

 
L'aumônerie se trouvait dans la même casemate que les chambres des trois médecins. Des photos d'époque, où l'on voit le père Waeterloos célébrer la messe, montrent que l'autel était placé juste en face de la porte.
A l'instar de plusieurs lieux de culte militaires improvisés, comme les chapelles des anciennes carrières souterraines axonaises ou isariennes (1), un pro-patria jouxtait l'autel. Là encore on est surpris de la fraîcheur de la décoration.
(1) Ça vous en bouche un coin, hein ? Ben oui, ce qui se rapporte à l'Aisne n'a rien d'"Aisneux" et ce qui concerne l'Oise n'est nullement "Oiseux"...
Ci-dessus, quelques-uns des rares dessins ou peintures murales laissés dans l'ouvrage. Au contraire de Battice, par exemple, qui reste aujourd'hui un vrai musée de la décoration de guerre, Neufchâteau n'a pas été très bien loti à cet égard. Ce qui reste sait néanmoins nous toucher, comme cet officier général qui pourrait bien être le roi Léopold III lui-même, ou ces petites compositions avec la maison et son enclos, sur lesquels veillent les deux drapeaux belge et français, ou encore la petite coupole et son "hostel B1" puisque dessinée dans le bloc B1. Le "On est mieux ici qu'en face" fait probablement allusion au cimetière voisin de l'entrée du fort. Ne disons rien de la devise fier-à-bras qui surmonte le tout, à force de se pavaner dans tous les forts possibles et imaginables de la planète elle en devient fatigante.

Autrement plus riche de sens car plus spontanée est cette longue inscription peinte aux couleurs nationales sur une des étagères du magasin à munitions du bloc B1. Elle perpétue le moment du premier tir depuis le bloc, premier jalon des douze jours infernaux jusqu'à la reddition inévitable.
Ci-dessus, un des magasins à munitions, dans le bloc B1 en l'occurrence. Ils sont tous les mêmes, recevant des étagères de béton, bien signalés par des panneaux directionnels. Des monte-charge élevaient les munitions jusqu'aux pièces situées au dernier étage. Aujourd'hui il n'y a plus rien, comme le reste du métal trop amovible. En règle générale, c'est un véritable choc, après avoir parcouru les galeries désertes de ces forts, de regarder des photos d'époque ! Des installations, des machines, des meubles, des canons, des verres, des lampes, des câbles, des armes, des lits, des draps ! Et des gens ! Des soldats, confiants, dans des attitudes familières, parfois la pipe à la bouche dans l'intimité de leur chambrée. Un autre monde...

Ci-dessous, les deux seuls vestiges d'armement, deux balanciers de tourelle de 75, oubliés ou trop lourds. Il s'agit de la pièce intermédiaire entre la partie mobile (tourelle, calotte, canon, planchers, servants, etc.) et le contrepoids l'équilibrant pour la positionner en éclipse ou en batterie. Le balancier joue à peu près le rôle du fléau d'une balance de Roberval.
Pratiquement au centre du triangle, un bloc de trois mortiers de 81 disposés à 120° assure la protection des dessus de l'ouvrage, et jusqu'à 3 000 mètres de l'arme. Ils étaient mobiles en direction, mais le réglage en portée se faisait par modification de la charge propulsive. Les embrasures de ces armes à tir courbe, enfouies dans des fossés, étaient ainsi cachées des vues ennemies et des bombardements. Il faut noter que le gros grand frère, le fort d'Eben Emael, n'était pas équipé de ces mortiers. Battice non plus, mais il se trouve que c'est Eben Emael que les Allemands décidèrent d'attaquer en surgissant par air sur les dessus.
A gauche, le puits du bloc de 81 entouré de ses magasins.

L'usine électrique se trouvait loin de la caserne et des lieux de repos, sous l'emprise triangulaire du fort, ce qui était plutôt bienveillant à cause du bruit des moteurs, mais aussi parce qu'ainsi elle composait un ensemble avec les réservoirs de carburant et le bloc bétonné contenant le système d'évacuation des échappements.

Elle était composée à Aubin-Neufchâteau de 4 moteurs Diesel Carels tricylindres de 45 litres, fournissant 130 chevaux à 500 t/mn, et entraînant un alternateur triphasé ACEC en 220 volts. Les moteurs ne se mettaient à tourner que lorsque par fait de guerre l'alimentation extérieure était coupée. Le moteur subsistant d'Aubin, en sale état, n'a plus beaucoup de chances de tourner, mais à Battice les visiteurs peuvent voir (et particulièrement entendre...) un engin à peu près identique en plein fonctionnement, après un démarrage à l'air comprimé. A Aubin, il ne reste vraiment plus grand-chose, à peine la bâche à eau de refroidissement surmontant le moteur.

Suite.