Le fort de Tavannes - Le tunnel ferroviaire


La ligne Reims-Châlons-Metz, prévue dès 1862, fut mise en service jusqu'à Verdun le 14 avril 1870. A cette date, les décaissements d'accès au souterrain, commencé en 1869 et destiné à une voie unique dès avant la guerre, étaient quasiment terminés et la galerie initiale, en petite section, était entièrement percée dès le 8 mars 1870 ; au 4 juillet 1870, 584 mètres de voûte avaient été maçonnés et 476 mètres avaient été abattus sans nécessiter de maçonnerie, du moins selon les critères du moment, enfin 30 mètres étaient en cours d'exécution. Total des voûtes terminées : 1090 mètres. Il restait donc encore à achever l'évacuation du massif central et des piédroits puis les caniveaux et diverses finitions et raccords de maçonnerie. Interrompu par la guerre, le chantier reprit néanmoins le 5 avril 1871, l'achèvement du souterrain ayant eu lieu en mai 1872. C'est le 1er novembre 1872 qu'il livra passage aux premiers trains de marchandises destinés à Etain, les voyageurs devant attendre encore un peu (Verdun–Conflans : 7 juin 1873).

Au cours des années suivantes (soit à partir de 1875) on modifia la disposition des fourneaux de mine réglementairement installés, on ajouta des fourneaux de ciel centraux à proximité immédiate de la vaste cheminée d'aération (15 mètres carrés de section) traversant le recouvrement sur 60 mètres et partant d'un point situé à 10 mètres au sud de l'axe du souterrain mais le projet le plus important, conçu en 1895, consistait d'une part à relier ces derniers à de nouveaux fourneaux latéraux, d'autre part à creuser une galerie de jonction entre le dispositif de mine central et le fort, toute la partie basse de la cheminée ayant été déjà comblée précédemment. Hélas, cette galerie, dont le seul but était de faciliter le chargement des fourneaux, ne fut jamais percée : les mines se chargeraient depuis le niveau des rails.
En 1881, on pensa agrémenter la sortie est d'un haha protégé par une porte métallique (finalement échangée pour une grille, ultérieurement remplacée par une porte...) et un double corps de garde sur deux étages. De réduction budgétaire en marchandage financier, on décida en 1883 que seul le corps de garde nord serait construit, son homologue sud se réduisant à une galerie de fusillade plus étroite (1,70 mètre dans œuvre) construite aux frais de la compagnie de l'Est (29 880 francs). Les deux défenses étaient munies de créneaux agencés tels qu'on peut les voir aujourd'hui, c'est-à-dire un créneau horizontal flanqué de deux meurtrières verticales, l'ensemble surmontant un créneau de pied (aujourd'hui à demi enterré) donnant sur le haha. Son opercule métallique est, comme on le voit, toujours en place.
Pendant les pilonnages de la guerre, corps de garde et galerie opposée furent dégradés, mais, enfouis dans les éboulis de terre meuble, les parements subsistèrent comme le montrent un certain nombre de vues (voir infra). Très vite après la guerre, le trafic ferroviaire reprenant aussitôt, les deux organes de défense furent réparés pratiquement dans leur état d'origine. Le gros corps de garde nord ayant disparu lors du percement du second tube, ne survécut que la galerie de fusillade où, jusqu'aux années 70, des troupiers montèrent la garde (Tout est boyau dans mon particulier, se lamentaient-ils), probablement pour empêcher les sournoises troupes soviétiques de se répandre par là sur Verdun.
Dans la seconde quinzaine d'octobre 1915 d'importants stocks de poudre noire de mine, destinée au génie, furent ramenés de divers forts dans le souterrain de Tavannes. Il s'agissait d'au moins 100 tonnes, qui auraient été placées sur des wagons garés du côté est. L'ennui est que, les trains devant continuer à passer (matériel, pièces d'artillerie comme les 240 des Hautes Charrières, etc.), il fallut prendre d'autres dispositions pour assurer le stockage sans encombrer la voie.
A proximité de l'entrée ouest et au centre du souterrain un total de cinq grosses niches larges de 4 mètres, montant jusqu'à la clé de voûte du tunnel, espacées de quelque 8 mètres d'axe en axe et traversant le piédroit inter-tubes (donc profondes actuellement de 5 mètres), sont aménagées à 1,60 mètre du radier. Leurs piédroits sont en maçonnerie identique à celle du tunnel, même si des renforcements postérieurs ont été faits en béton. Il pourrait s'agir des magasins ayant contenu dès 1914 la poudre noire de la place de Verdun : leur espacement égal à la longueur d'un wagon à deux essieux, classique dans le trafic ferroviaire jusque dans les années 50, et leur plancher à niveau des plates-formes facilitaient la manutention, leur emplacement latéral laissait libre la voie pour un trafic qui perdura au moins dix-huit mois avant d'être interrompu par l'affectation du tunnel au cantonnement de troupes. Comme le percement du second tube en a fait disparaître une partie, on ne peut évaluer que grossièrement leur capacité initiale.
Courant 1916, les 1190 mètres du tunnel (entre les P.K. 283,322 et 284,512) furent réquisitionnés pour servir de cantonnement. On commença en juillet à monter à 2,20 mètres du sol des platelages, sur la majorité de la longueur du tunnel, où l'on disposa lits et mobiliers. Accompagnaient ces installations un certain nombre de bureaux, PC, magasins, poudrières, poste de secours, etc. ainsi que des groupes électrogènes Ballot et L'Aster de 12 chevaux entraînant des génératrices de 50 ampères sous 110 volts alimentant une centaine de lampes de 16 bougies (compte tenu des rendements de l'époque, elles consommaient environ 20 W) soit en gros une par 10 mètres, le doublage des luminaires étant d'ailleurs prévu et supporté par la génératrice. Le groupe L'Aster produisant la haute tension (1 500 volts) d'électrification des réseaux de fil de fer était à l'extérieur du tunnel. Un transformateur abaisseur logé à l'entrée ouest du tunnel, à côté du groupe Ballot, permettait de passer de 1,5 kV à 110 V en cas d'arrêt de ce dernier. Parallèlement, la cheminée reçut dix volées d'échelles inclinées, avec un palier tous les 4 mètres, accédant au fortin la coiffant à son sommet. Des galeries souterraines partant du conduit et destinées à en abriter la légère garnison devaient être creusées, mais ne furent effectivement attaquées qu'en 1917. Une voie de 40 installée à l'intérieur du tunnel permettait d'évacuer les déblais des terrassements. Dans des conditions de cantonnement et d'hygiène désastreuses (manque d'eau flagrant, par exemple, évacuation insuffisante de l'air vicié eu égard à la surpopulation, évacuation stercoraire difficile au moyen de tinettes), quelques mois passèrent ainsi jusqu'au 4 septembre 1916.

En dépit de l'ataraxie manifestée ce jour-là par le journal des marches et opérations du fort de Tavannes (« 4 et 5 septembre 1916 : R.A.S. »), il y eut tout de même quelque chose à signaler (voir ci-après).
Dans les bois près de la route, ce tas de pierraille émergeant d'une dépression dont le sympathique personnage donne l'échelle est la dépouille mortelle du fortin coiffant la cheminée d'aération du tunnel. Selon un ordre du 31 juillet 1916, on le relia au souterrain ferroviaire par une dizaine de volées d'échelles inclinées établies dans la cheminée. Plus exactement, la cheminée et donc les échelles s'arrêtaient au niveau des fourneaux de mine de 1895, soit à presque 9 mètres au-dessus du radier du tunnel, rejoint lui-même par une autre échelle. Outre une position de mitrailleuse, le fortin comportait un télégraphe optique et un observatoire. La garnison pouvait s'abriter dans deux galeries sous-jacentes creusées au début de 1917. Outre les fils téléphoniques, on songea à profiter de ce vaste conduit vertical de 15 × 3 mètres pour y faire passer l'alimentation des réseaux, barbelés ou non, électrifiés en 1 500 volts.

Ci-après, à la moitié du tunnel, la niche qui s'ouvrait sur le profond alvéole de 7 mètres de long débouchant au pied de la cheminée de 60 mètres. Les 9 mètres inférieurs furent comblés vers 1880 au moment du premier remaniement des dispositifs de minage. Vu le resserrement drastique de la section du conduit d'aérage, qui se réduisit alors à la portion la plus étroite, c'est-à-dire aux seules ouvertures de chargement des fourneaux situées en clé de voûte, le courant d'air devait y être particulièrement violent quel que fût son sens.
Fin septembre, après les travaux d'évacuation des cadavres et de remise en état des installations du souterrain, il reprit son rôle de cantonnement selon les mêmes règles. Ainsi, Morel-Journel nous apprend que fin octobre 110 prisonniers sont arrivés au tunnel. De même, une note du 25 novembre 1916 aux occupants de l'ouvrage recommande de veiller à ce que chacun ait ses deux couvertures. Deux semaines après, différentes unités reçoivent l'ordre de cantonner sur tel ou tel plancher du tunnel. En mai 1917, la 82/2e compagnie du génie consolide la cheminée, démonte les planchers, creuse les galeries de protection sous le fortin, aménage un local de machines et entame la galerie de liaison vers le fort. Le tunnel va désormais servir de garage à une pièce d'ALVF de 340 appuyant l'offensive d'août 1917, ne sortant de son abri indestructible que pour les tirs.
Anecdotiquement, le 31 août 1918, le souterrain en cours de travaux d'aménagement reçoit la visite du nouvellement promu capitaine de corvette Darlan, commandant une batterie de 16 cm, mais sans rapport avec l'ALVF. Il fera un peu plus parler de lui vingt-cinq ans plus tard.
Début 1917 les galeries profondes du fort devaient se connecter au tunnel ferroviaire par une galerie creusée selon une pente de 1/6 (quasiment 10 degrés) et qui aurait également été reliée à la casemate Pamart du nord-est. Parallèlement, deux autres attaques étaient menées et depuis les alvéoles sous la caserne bétonnée (voir page précédente) et depuis un puits foncé à mi-distance. L'atténuation des combats sur cette zone et la reprise des offensives françaises interrompirent le travail souterrain devenu inutile.

On remarque que la galerie de liaison au gabarit dit « galerie majeure » (environ 2 × 2 mètres), qui est à ce niveau creusée dans la roche encaissante du tunnel ferroviaire, un calcaire jurassique du Rauracien inférieur, a parfaitement tenu au long de ses 150 mètres malgré l'absence de boisage, à la différence des percements au niveau proche de la surface dans une roche géomécaniquement plus fragile (calcaire marneux du Rauracien supérieur).
L'accident du 4 septembre 1916 : le Bazar de la Charité au tunnel de Tavannes
L'explication de l'accident n'a jamais été claire, et trop souvent on entend dire (en se référant d'ailleurs à une hypothèse énoncée par l'annexe n° 600 du 23 septembre 1916 des Armées françaises dans la Grande Guerre) qu'une explosion de munitions survenue à la sortie ouest se serait propagée de proche en proche jusqu'au milieu du tunnel.

Sauf découverte improbable de documents inédits, on ne saura sans doute jamais la cause première de la catastrophe : explosion de grenades (par exemple les P1 à percussion ou des incendiaires), remplissage sans précautions du réservoir du groupe, incendie d'une charge pyrotechnique de la corvée des mulets, tout est possible. Aussi je ne chercherai même pas à en discuter. Ce qui mérite toutefois une analyse, c'est l'hypothèse de la propagation de l'incendie.

Manifestement un incendie se déclare, dont la violence mais pas nécessairement l'origine ne peut être due qu'au stockage d'hydrocarbures du groupe électrogène (huile et essence, sinon le groupe lui-même) mais il n'y a pas de raison qu'il se propage vers l'autre extrémité. En effet, la cheminée centrale est en communication avec l'air libre en haut du plateau. Or d'une part ce jour-là et à cette heure-là (21 h 15), eu égard aux conditions climatiques indiquées par les archives de Météo France, dès avant l'accident les cavages soufflent, c'est-à-dire que le courant d'air est normalement descendant dans la cheminée, d'autre part il est accéléré par l'incendie survenu à la bouche occidentale du souterrain, mais il est accéléré dans son sens initial de circulation de façon telle que, même si par hasard il y avait eu en tête de la cheminée des portières en sacs remplis ou non de tourbe comme protection antigaz (portières qui de toute façon n'étaient habituellement rabattues qu'en cas d'attaque chimique, compte tenu de la nécessité de ventiler le souterrain), elles n'auraient pas arrêté le puissant courant d'air forcé par l'incendie. Enfin, il est impossible que le feu se propage immédiatement d'ouest en est soit par des hydrocarbures répandus au sol, la galerie étant en pente ascendante vers le côté Etain, soit par la combustion des paillasses de couchage, les emplacements de repos étant séparés par des zones de magasinage parfois cloisonnées. Mais surtout, j'insiste, l'air circulait en tout état de cause en sens inverse de la prétendue propagation, les témoignages montrant les flammes sortant de la bouche côté couchant.

Il est en revanche admissible qu'un mouvement de panique alimenté par la fumée, les explosions initiales, la lueur des flammes dans le lointain éclate brusquement dans le tunnel devenu soudain obscur par suite de la destruction des groupes, éclairé seulement par les lampes individuelles (à bougie, à essence, à pétrole...) encore ou déjà allumées. Or, les troupes en poste ou en repos au nord du souterrain peuvent s'échapper rapidement par la sortie nord-est, bousculant le barrage et les sacs de sable installés contre les tirs ennemis. Mais pas les soldats qui se trouvaient au centre, qui furent asphyxiés et brûlés. Sauf un, qui s'échappa sain et sauf par la cheminée. Si la fumée ne le rattrapa pas, c'est que le courant d'air descendant la ramenait dans le tunnel. Mais si ses camarades ne purent le rejoindre, c'est parce que les barreaux de l'échelle d'accès aux fourneaux de ciel et, de là, à la cheminée se rompirent, possiblement sous leur nombre.

Mais alors la question fondamentale est : pourquoi ces malheureux ne purent-ils pas s'échapper par l'autre côté, la sortie nord-est, à la suite des autres soldats déjà rescapés ? Il n'est pas invraisemblable de penser que, dès ce moment, ils étaient prisonniers d'un second foyer, né juste après (mais sans corrélation avec l'incendie primitif) dans le dépôt de poudre aménagé près du centre du tunnel, dans la moitié dirigée vers Etain. L'incendie du groupe ayant plongé la galerie dans le noir, les seuls éclairages rapidement mis en service étaient les bougies, mais aussi les lampes à pétrole et encore plus à acétylène, capables de continuer à brûler assez longtemps après renversement. On imagine avec quelle facilité le mouvement de panique s'emparant soudain d'un millier d'individus plongés subitement dans le noir, affolés par les lueurs du premier foyer et se mouvant dans un milieu fortement encombré, pouvait renverser un tel luminaire, avec ou sans son propriétaire, à proximité de substances inflammables (textiles, paille des paillasses) ou juste explosives, surtout de la poudre noire d'inflammation assez facile. C'est alors que le second foyer né au milieu du souterrain, activé par le courant d'air descendant de la cheminée et se dirigeant vers la sortie côté Verdun, s'y déplace tout à fait logiquement d'est en ouest dans sa moitié occidentale, laissant derrière lui un cortège de brûlés et d'asphyxiés.

La cause du grand nombre de morts (475 dénombrés et identifiés, dont le colonel Florentin, mais vraisemblablement plus, peut-être 550 ou 600, comprenant aussi bien blessés en cours d'identification dans l'ambulance que prisonniers inconnus...) serait donc un suraccident.
La sortie nord-est du tunnel au moment des offensives, entre juillet 1916 et printemps 1917. C'est par là que s'échappèrent les survivants de la catastrophe du 4 septembre. On remarque la destruction intégrale du parement et la mise à nu de la voûte ainsi que le ravinement du talus qui la surplombe. Par ailleurs, le corps de garde et la galerie de fusillade de 1883, respectivement à droite et à gauche de la bouche, sont ensevelis sous les éboulis dus aux tirs. Ce n'est pas pour autant qu'ils ont complètement disparu, car lors du déblaiement on en retrouvera suffisamment pour les réparer.

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