La chaufferie de Vanoutryve


Juste à la frontière entre Roubaix et Tourcoing se tient l'emprise d'une des plus importantes filatures de la région, les établissements Vanoutryve. Ceux-ci d'ailleurs continuent d'exister et de vendre, mais la grande usine de Tourcoing, désaffectée, ne leur appartient plus.
On ne trouvera ici ni l'histoire de l'entreprise, ni celle de l'usine, ni des photos de halles quasi désertes (dans une usine textile les machines partent très vite), d'ailleurs aujourd'hui en phase de replâtrage par une société d'économie mixte.
En revanche, à la pointe nord de l'emprise se dresse l'imposante chaufferie, reconnaissable à la grue qui, inlassablement, puisait dans le tas de charbon pour le déverser dans les silos d'alimentation. Il semblerait que cette chaufferie aurait des chances d'être conservée. Peut-être l'intérieur le sera-t-il aussi, les assurances données par les personnes en charge de ce patrimoine industriel ne pesant pas lourd face à l'expérience que l'on finit par acquérir en matière de confiance en les promesses de conservation des anciennes usines, fussent-elles plus belles qu'un palais.

Mais, de même que les communes autrefois minières sont spécialisées dans la conservation d'un chevalement pot de fleurs posé au milieu d'un rond-point après avoir été amputé de sa recette, ce qui finit par le rendre totalement incompréhensible, de même la chaufferie de Vanoutryve a été dépouillée sans le moindre état d'âme de ce qui faisait marcher précisément les chaudières...
En effet, dans un local annexe se trouvait un très intéressant groupe électrogène mû par un moteur bicylindre vertical La Chaléassière, licence Junkers, à pistons opposés, qui entraînait un alternateur fournissant le courant aux pompes alimentaires des chaudières ainsi qu'aux pompes à mazout, deux chaudières plus récentes ayant remplacé une des deux Stirling, l'autre, encore au charbon, restant heureusement en place.
Au cours d'une visite officielle avant travaux, un de mes amis, animateur d'un musée de mécanique sis à Giverny, avait laissé sa candidature pour récupérer le moteur thermique, l'alternateur et le tableau électrique (miraculeusement complet). Bien sûr, il aurait été incomparablement mieux de laisser l'ensemble in situ, remis en état, mais il ne faut pas rêver. On est en France, que diable ! On ne peut quand même pas exiger de nos compatriotes à la fois la conscience de la valeur de leur patrimoine industriel, l'imagination pour le conserver et le savoir-faire pour ficeler un projet ! Mais bref, il aurait été sauvé, remis en état, et si quelque visiteur avait demandé comment les chaudières étaient alimentées, on l'aurait envoyé au musée de mécanique, à 250 kilomètres de là.
Hélas, comme par hasard, la transmission foira, l'ami motorophile ne fut bizarrement pas prévenu et nos bons amis ferrailleurs se frottèrent les mains à la vue de toutes ces belles choses promises à leur cupidité et au cubilot.
Qui parmi vous connaît un second exemplaire d'un tel engin ? ......... Je ne vois pas beaucoup de mains se lever.
Bon, je me dis que Viollet-le-Duc a eu les mêmes avanies quand il s'est mis à s'intéresser aux constructions médiévales. Aujourd'hui qu'on s'intéresse un peu plus au moyen âge, un second Viollet-le-Duc ferait bien de se lever pour faire connaître et protéger non seulement les bâtiments du patrimoine industriel, mais aussi ce qu'ils contiennent !
Malheureusement, les architectes chargés de conserver des machines anciennes sont en règle générale totalement ignorants de la façon dont ces foutus engins pouvaient bien fonctionner (quand encore ils savent à quoi ils servaient), et les gardent à peine comme objets décoratifs présentés au moyen d'un jargon aussi abscons qu'insignifiant. La chaudière de Vanoutryve, privée de ses organes d'alimentation, ressemble à un tableau qu'on aurait sévèrement rogné pour le faire entrer dans un cadre plus petit, au mépris du sens que pouvaient avoir les parties découpées.

On retrouve sur la photo de droite les éléments du schéma de gauche : les deux collecteurs supérieurs, le collecteur inférieur dont on aperçoit le trou d'homme ouvert au pied de l'échelle intermédiaire, les nombreuses trappes de visite. A l'arrière de la chaudière, le réchauffeur destiné à faire monter en température l'eau d'alimentation avant de l'injecter dans le collecteur supérieur.

Les deux chaudières installées étaient donc des Fives-Lille (encore une belle usine dont il ne reste rien) du système Stirling, à réchauffeur. Elles n'étaient pas destinées à alimenter un moteur ni un turbo-alternateur, mais tout simplement à fournir de la vapeur au reste de l'usine, qui à ce moment travaillait la laine. Le fluide était produit à un timbre assez élevé, entre 6 et 15 bars (soit entre 7 et 16 bars au niveau de la mer), ce qui correspond à une température de 170 à 200 °C.

La seconde Stirling, démolie, a laissé la place à deux chaudières plus récentes mais moins esthétiques, à mazout. Le seul rappel de son existence est le manomètre de gauche.


La grille mécanique, de marque Foyers automatiques Roubaix, ne venait pas de très loin comme son nom l'indique. Son rôle, assez complexe, consistait premièrement à pousser le nouveau combustible sous l'ancien, de façon à brûler le plus possible de matières volatiles et en récupérer la chaleur. Deuxièmement, la vitesse était adaptée au régime de la chaudière (par l'intermédiaire du rhéostat ci-contre). Troisièmement, elle assurait l'évacuation des cendres et mâchefers.
Pas de broyeurs à charbon, dans cette chaufferie : le combustible arrivait sur la grille et de là dans le foyer sous sa granulométrie originelle, mais naturellement un ventilateur insufflait par-dessous l'air de la combustion.

Ci-dessous, deux parmi les nombreuses trappes de visite permettant d'accéder au foyer, au générateur, aux collecteurs, au surchauffeur, aux carneaux... et d'en assurer régulièrement le nettoyage.

Malgré l'apparence, ce n'est peut-être pas forcément de l'amiante. On recommandait dans les années 30 un calorifugeage à base de carton imprégné de silicate de soude. Cela dit, je ne me suis pas amusé à gratter le revêtement des tuyaux de Vanoutryve. Je n'ai pas mis mon pif sur le fond de l'amiante, oserai-je dire.

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