Les forts Brialmont d'Anvers (fin)



Alors que l'artillerie du réduit est dédiée aux portées lointaines, ce sont les caponnières fortement armées qui défendent les fossés. Comme le montre le croquis sommaire de la première page, des demi-caponnières enfilent les fossés droit et gauche, et la caponnière double en capitale bat les fossés du front de tête et, au-delà, les intervalles entre deux forts.
Façade de caponnière centrale.
A l'image des emblématiques façades de gorge, celles des caponnières (qui ici à la différence des forts semi-enterrés sont édifiées à la surface du sol), ne sont a priori visibles que des occupants de l'ouvrage et sont cependant soigneusement traitées avec pilastres séparant les travées et pendentifs de brique sur consoles jalonnant l'acrotère. Les locaux de la caponnière centrale s'ouvrant sur la cour sont d'ailleurs également des casernements, la caponnière double proprement dite ne commençant qu'après un bras du fossé inondé la séparant du terre-plein du fort.
Les caves à canon (6 par demi-caponnière, 12 pour la caponnière de tête) sont desservies par un très long couloir (ci-dessous) que, dans certains ouvrages comme le fort VII, les Allemands ont équipé d'une voie étroite.
Ci-dessus, le vaste magasin à poudre de 37 tonnes des demi-caponnières localisé près de l'entrée. A la différence de ce qu'on voit d'habitude (forts français ou forts belges de la Meuse), l'implantation des niches d'éclairage se fait dans le sens de la longueur. Entre elles, on distingue les ouïes verticales de ventilation, occultables par des volets en bois accessibles du couloir (ci-contre).

Beaucoup de ces locaux ont été modifiés par leurs occupants, soit Belges soit Allemands. Les poudrières ont parfois été divisées, parfois transformées en locaux anti-gaz (comme d'ailleurs certains locaux de gorge). Ci-dessous, des latrines d'urgence (Notklosett...) ont été installées par les Allemands dans le sas d'un magasin à poudre du fort VII. A l'arrière-plan, le couloir de desserte parcouru par une voie étroite.
Les caves à canon en plein cintre, séparées par d'épaisses cloisons, ont l'habituelle forme légèrememnt tronconique, de façon à réduire la surface de la façade exposée aux tirs adverses. L'affût (modèle 1863 ou 1872 de casemate) supportait le canon de 12 centimètres à chargement par la culasse, portant à quelque 5 000 mètres, mobile en direction par déplacement autour d'un pivot avant scellé dans le logement qu'on voit sous l'embrasure et roulant sur la voie directrice circulaire au moyen de galets qui donnent à l'affût une pente prononcée vers l'avant. De cette façon l'effet du recul est amorti et la remise en batterie de la pièce après le tir est plus facile.
Donc, une partie de l'armement comportait des canons rayés de 12 centimètres à chargement par la culasse système Wahrendorff.

Ce mécanisme de fermeture aujourd'hui oublié est l'un des plus anciens appliqués à l'artillerie industrielle du XIXe siècle. Perfectionnement du canon Cavalli qui remonte à 1842, il subit pendant une vingtaine d'années différents essais pour résoudre son défaut basique, l'encrassement du mécanisme (le seul composé propulsif étant la poudre noire) et l'impossibilité à court terme de continuer son service. Différents types d'obturateurs, de sabots, de matériaux des pièces (fonte, acier…) furent essayés pour aboutir, en 1862, à l'utilisation d'obturateurs en carton imaginés par les Prussiens. Ces perfectionnements, limitant fuites de gaz et encrassement, ayant conduit à l'adoption officielle par la Prusse de ce type de fermeture en 1861, les Belges les suivirent l'année d'après, les canons Wahrendorff donnant désormais satisfaction autant qu'on pouvait le demander en cette époque de tâtonnements. Une grande partie des canons prussiens qui ont servi à la guerre de 1870 étaient d'ailleurs toujours de ce modèle parallèlement à ceux à culasse à coin.
Comme l'indique la figure, le tube était fermé à l'arrière par un verrou constitué d'un tampon cylindrique (recevant le fameux obturateur en carton coincé entre lui et la charge de poudre) prolongé d'une lame perforée d'une ouverture oblongue et terminé, au-delà de la tranche de culasse, par une tige filetée. Ce verrou coulissait le long d'un volet s'appliquant sur la tranche et pivotant sur des charnières verticales. Le servant enfilait le projectile, la gargousse de poudre, rabattait le volet, poussait le verrou et l'obturateur contre la charge, puis glissait transversalement une grosse goupille cylindrique assujettissant la lame du verrou à travers l'ouverture oblongue. Le serrage d'un écrou à oreilles placé sur la tige filetée, s'appliquant contre la tranche de culasse, tendait à extraire le verrou et donc à le bloquer contre la grosse goupille cylindrique le traversant. (A force de trop tirer, les artilleurs en pétaient la culasse.)
Ceux qui ont compris le précédent paragraphe du premier coup ont droit à ma plus admirative considération. Mais la figure aide un peu.
Au début du XXe siècle, quand on construisit sous l'impulsion du général Deguise la seconde ceinture d'Anvers (Breendonk, Koningshooikt, Brasschaat, Liezele, Stabroek, etc.), constituée de forts bétonnés, la première ceinture se vit un peu modernisée par l'ajout de coupoles Cockerill mod. 1909 équipées de canons de 75 mm implantées en léger retrait des demi-caponnières et accessibles par leur couloir de desserte. Ci-après, répartis autour du puits de tourelle, la noria de montée des munitions, avec sa manivelle, et en bas le coffre du ventilateur. On note que la brique, à l'exception de quelques cloisons, a fait désormais place au béton (non encore armé).
Aucun des forts de la première ceinture n'est abandonné au sens où le sont la plupart de nos Séré de Rivières. Certains sont occupés par des locaux communaux, d'autres par des réserves naturelles surveillées et entretenues, d'autres enfin accueillent des manifestations, des fêtes. Nous remercions donc bien sincèrement tous ceux qui nous ont permis leur visite. Même si le ferraillage les a déjà abondamment ravagés, du fait des armées amies ou ennemies qui les ont occupés, au moins aujourd'hui font-ils l'objet d'une attention un peu plus soutenue, dont on souhaiterait voir bénéficier leurs homologues français (1) ; entre autres ils sont généralement exempts de tags à la bombe.

(1) Mais enfin, monsieur, vous n'y pensez pas !! C'est la crîîîse !!!
Sources et remerciements :

  • Manu Leysen
  • Colonel Lothaire
  • Luc Malchair et ses amis et leur incontournable site
  • Association Simon Stevin, Anvers
  • Vesting Antwerpen, P. Lombaerde, H. Le Page, W. Pottier, R. Gils, R. Versele, H. Cassauwers, éd. De Krijger, 2002
  • De Belgische Vestingartillerie, R. Gils, édité par l'association Simon Stevin, 1993
  • Brialmont, Paul Crokaert, éd. A. Lesigne, 1925
  • De Grote Omwalling van 1859, R. Gils, édité par l'association Simon Stevin, 1994
  • Histoire technique de l'artillerie de terre en France pendant un siècle 1816-1919, Gl Challéat, Imprimerie nationale, 1933



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